L’été d’un sans papiers au polygone de l’indignation

Mis en ligne le vendredi 25 novembre 2011 par Orignal

Le mouvement des sans papiers en Belgique, en parallèle avec les autres mouvements de protestation et d’indignation, poursuit son chemin. Pour les sans papiers, été comme hiver, la situation ne change pas.

Le 11 juin 2011, alors que déjà certains préparaient leur départ pour les plages ensoleillées du sud, des indignés, avec ou sans papiers, choisissaient une compagnie aérienne comme destination, lors d’une action de tractage et d’affichage devant le siège de son agence. Le but était d’attirer l’attention sur l’implication de ces compagnies dans les politiques de déportation.

Un agent commercial de l’agence a nié que les avions de la RAM acceptaient des personnes expulsées dans leur vols, mais une petite recherche a confirmé le contraire. Sur le site officiel de la compagnie, en effet, on peut lire dans la rubrique bagages : « Armes et munitions : Munitions et Armes à feu (pistolets, revolvers, etc...) à l’exception des armes non chargées des escortes accompagnant des passagers déportés ou expulsés » (1)

Cette action née de rencontres dans les espaces publiques, comme l’action du don de sang organisée le 29 Juillet 2011, s’est inscrite dans une volonté d’ouverture du mouvement des sans papiers .

Pendant l’été, un mouvement d’indignation est arrivé au boulevard de Stalingrad au pieds du porte voix, une œuvre artistique réalisée à la mémoire des immigrés marocains. Devant ce tas de ferraille qui ne porte plus son nom, des centaines de personnes, souvent sans papiers se sont rassemblées pendant deux mois et presque tout les soirs lors des assemblées populaires des sans : sans papiers , sans logement sans travail , sans droit ...les sans voix. Et même si ces assemblées populaires n’étaient qu’une importation pure et simple d’un mode de protestation qui a vu le jour ailleurs en Europe, le mouvement des sans papiers en Belgique, sorti de son sommeil en 2010, a démontré qu’il a apporté quelque chose de nouveau dans la lutte des sans papiers : la prise des espaces public .

Qui pensait que ces gens, considérés comme illégaux, menacés d’expulsion à chaque moment, oseraient maintenir pendant deux mois une présence au plein centre de Bruxelles ?

Le 31 Juin 2011, après 30 jours de discussions et de sensibilisations, la décision de monter un campement a été prise. Tout de suite après l’annonce, c’est tout un mode de vie qui s’est mis en place : solidarité, organisation et participation. Vingt tentes implantées entre les deux allées du Boulevard, des espaces et des groupes de travail qui se constituent, l’enthousiasme qui grandit au fil des heures, mais aussi l’incertitude. Dans l’espace public comme dans le privé, nos mouvements et même nos déplacement sont conditionnés par des lois. Et comme nous l’avions prévu, le lendemain du 31 juin, vers 7h30, un agent de la commune de Bruxelles est venu nous exprimer son mécontentement. Les campeurs indignés occupaient un espace public sans autorisation, et de plus, ils représentaient un trouble à l’ordre public . C’était bien de mauvaise augure, car trente minutes plus tard, un autre flic débarquait, sourire moqueur à la bouche, main sur la matraque pour avertir les personnes présentes qu’elles avaient dix minutes pour évacuer les lieux, sinon c’était l’arrestation.

« Vous avez 10 minutes pour partir. Perdez vous dans la nature, sinon c’est le centre fermé disait-il. »

Une déception en soi ? Non, parce que cette sensation de liberté, la liberté de gérer son espace de vie, de construire quelque chose avec les autres, ceux avec qui on partage les mêmes rêves et les mêmes inquiétudes, ont dissipé la frustration.

Le soir même, une assemblé a été tenue sur place. La tension atteignait son comble. On cherchait à se remonter le moral les uns les autres. Si nous n’avions pas réussi à tenir le campement, ce n’était pas à cause de ceux qui y avaient participé. Les AP (assemblées populaires) se sont poursuives dans l’espoir de mobiliser plus de gens et de faire comprendre que le combat des sans papiers ne doit être en aucun cas isolé du reste des combats.

C’était déjà l’été, le soleil a retardé son arrivée, mais on voyait déjà le mouvement d’indignation s’essouffler en Belgique.

Une bonne nouvelle est alors arrivée : les occupants afghans du polygone venaient de trouver un accord avec les responsables : un permis de séjour contre un contrat de travail. Les membres du Collectif Sans Papiers Belgique pensaient que dès lors, rien ne les empêchaient plus de rejoindre le Bâtiment, d’occuper une petite partie et d’en faire un espace de vie et de travail politique.

Le 15 Juillet 2011 au soir, un petit groupe du collectif occupe une salle vide. L’accueil n’est pas chaleureux, mais au fil du temps, une certaine cohabitation s’installe entre les différents groupes, une cohabitation qui reste toujours fragile, faute de soutien d’organisations.

Le 19 Juillet, une marche de sans papiers prend le départ de la place Saint Josse, direction le Cabinet du secrétaire d’état à la politique de migration, sous le slogan : on survit ici, on lutte ici, on reste ici, mais pas sans droits !

Presque 300 personnes scandent le slogan.

Sans papiers, sans droit, écrasés par la loi... Nous arrivons rue de la loi. Les manifestants sont surpris par le refus du cabinet de recevoir une délégation. Mépris pour les uns, indifférence pour les autres... Alors que des sans papiers quittent le rassemblement, résignés et déçus, les plus téméraires décident d’envoyer un message aux responsables : descendez, descendez, descendez ! Façon de dire qu’entre les responsables et la réalité, il y a tout un décalage. Et c’est ainsi que presque 150 personnes, la plupart des sans papiers, décident de bloquer la rue de la loi, provoquant le chaos sur les routes de Bruxelles.

Immédiatement, des caméra de télé arrivent, preuve encore une fois que le spectaculaire attire plus que le discret, même si le message est le même. Les forces de l’ordre se préparent à charger. L’ordre n’est pas encore donné, et le porte parole du collectif SPBelgique entre en contact avec un officier sous le regard méprisant de quelques anarchistes.

Il ne reste dans la rue de la loi que 150 sans papiers, soutenus par une dizaines de militants. Trente minutes plus tard, le cabinet change d’avis et accepte de recevoir une délégation.

L’entretien ne dure qu’une heure, sans aucune avancée concrète. Toujours le même discours : c’est la crise c’est la crise c’est la crise... On ne peut rien faire.

Encore une action qui n’apporte rien, qui ne change rien ? Pas vraiment. Le fait d’obliger le cabinet à accepter une délégation seulement parce que 150 personne se sont unies a démontré l’importance de l’effet de masse dans ce genre d’action.

De retour au polygone après l’action, la priorité est de gérer cette occupation : une occupation hétérogène dans tous les sens du terme. Et de nouveaux combats commencent. Entre l’idéal et la réalité, entre l’initiative personnelle (pour ne pas dire l’ego) et la participation collective, entre la volonté de changer le monde et l’instinct de survie.

Le polygone, un bâtiment qui porte bien son nom : poly par sa diversité culturelle, poly par la multitudes des causes qu’il porte, et poly par son histoire.

Un espace ouvert 24/24h plus qu’un espace public, dans lequel et malgré toutes les bonnes volontés, les mots « coordination , communication et organisation » n’ont pas trouvé de place, laissant le désordre régner. Et les vacances n’ont pas arrangé les choses. La plupart des militants ont profité de ce temps pour prendre un moment de repos, à l’instar des politiciens. Les derniers indignés quittent le polygone, et même ceux qui voulaient en faire un terrain d’expérience politique laissent tomber. Beaucoup d’énergie a été dépensée, et les objectifs ne sont pas atteints. La majorité des occupants ne demandent qu’à être assistée.

L’arrivée des expulsés de Schaerbeek n’arrange pas les choses. 42 enfants et une vingtaine d’adultes débarquent escortés par une voiture de police. Les occupants présents à ce moment là n’ont rien d’autre à faire que de les laisser rentrer. Comment laisser ces enfants, dont une grandes partie en bas âge, dehors ?

Encore une fois, ce sont les précaires qui paient les erreurs des autres. Encore une fois, ce sont les précaires qui secourent les précaires. A ce moment là, presque 200 personnes occupent le bâtiment. Le risque d’expulsion est imminent, mais un mouvement de soutien s’organise. Quelques avocats et associations tentent d’obtenir un délai supplémentaire.

Et c’est déjà la rentrée.

On peut enfin compter sur quelques soutiens : et effectivement, deux mois de sursis sont accordés. Le spectaculaire attire à nouveau les médias. Durant une semaine et quasiment tout les jours, des journalistes défilent au polygone. Des appels au secours sont lancés. Il s’agit maintenant des enfants, qui cohabitent difficilement avec des sans papiers selon les dires d’un de ces journaliste. Maintenant on ne parle plus du polygone comme un espace d’indignation, mais plutôt comme un squat insalubre.

Quelque jours plus tard, les secours communaux d’Ixelles décident de prendre leurs responsabilités en offrant des colis d’urgence alimentaires tous les jours de la semaine , sauf le weekend bien sûr, car le weekend c’est repos pour les responsables ..

A ce moment là, les membres du SPBelgique décident de quitter le lieu. Un communiqué de presse est envoyé pour annoncer le départ.

« ...Nous avons essayé de notre mieux d’apporter notre participation à la gestion du bâtiment et d’installer un mode de vie alternatif et une certaine solidarité entre précaires, mais nous nous sommes retrouvés seuls face à beaucoup de problèmes, un engagement qui nous a pris beaucoup d’énergie au dépend de notre lutte politique.

Parce que nous refusons d’être encore une fois stigmatisé, et parce que nous refusons les colis alimentaire d’urgence qui est la seule réponse des responsables, nous avons décidé de fermer notre local au polygone sachant que des personnes sans papiers continuent toujours à squatter le bâtiment, mais à titre strictement personnel.

Le Collectif sans papiers Belgique » (2)

Malgré ce départ, quelques membres continuent à s’investir comme ils peuvent, comme l’a fait Hocine qui a aidé une mère réfugiée à inscrire ses enfants dans une école. Hocine n’a pas changé le monde avec son acte, mais il a sûrement donné à nouveau espoir à cette famille qui a fuit les horreurs de la guerre .

L’histoire du polygone continue toujours. Les familles sont toujours laissées à l’abandon, comme celles de la gare du Nord expulsées de la rue vers la rue, simplement un peu plus loin, un peu plus exposées au vent et au froid.

Mais malgré ce paysage tracé, un peu noir, malgré les déceptions, SPBelgique gardera du polygone l’image de belles rencontres, d’initiatives audacieuses, de cette solidarité entre précaires et exclus, ces repas partagés et ces petits ateliers organisés : cours de langue, matchs de foot, sans oublier les moments de rire, et de joie qui ont brisé par moments ce sentiment d’amertume. Le polygone a été pendant l’été le reflet de toutes les actualités à goût amer ; situation catastrophique des réfugiés aux frontières de l’Europe forteresse, une Europe qui protège ses frontières au détriment de la vie de milliers de réfugiés, comme cela a été rapporté dans un article sur presseurope.eu .

« ...L’Europe protège ses frontières mais pas les réfugiés. Ces morts sont victimes de non-assistance à personne en danger. Vingt-cinq jeunes hommes viennent de mourir étouffés par des gaz d’échappement dans la cale d’un bateau qui devait les emmener de Libye en Italie. Les morts de réfugiés sont devenues une routine inquiétante. On en parle comme de destins auxquels on ne pourrait rien changer »(3)

Changer un mot qui n’a plus de sens pour ces 25 victimes d’une stratégie de dissuasion mise en place pour lutter contre l’immigration. 25 morts qui s’ajoutent à des milliers de morts et de disparus dans les traversées. Des exilés qui fuient les bombes des armées du monde libre, ces même armées qui maintiennent encore sur place la plus part des dictatures.

Mais que peut faire l’Europe, pauvre Europe noyée dans sa propre crise ? Que peut faire la Belgique, pays déchiré entre le nord et le sud ? Que peuvent-ils à part mettre en place des mesures de répression, pour faire payer aux plus précaires de la terre les erreurs des plus riches ? De l’austérité à la chasse aux sans papiers, en passant par la pénalisation des sans emplois, c’est toujours au nom de la crise que la situation se durcit.

SPBelgique a pris part à cette crise le 15 Septembre 2011, en jouant une pièce de théâtre devant la Bourse, la reproduction d’une conférence de presse. Les sans-papiers voulaient dénoncer l’acharnement des politiques envers eux, au nom de cette crise

« ... Nous refusons d’être pris pour responsables, car nous n’avons ni vidé les caisses des banques, ni fabriqué des arme. »(4)

Le même jour, un accord entre les huit partis et sans la NVA promet la fin d’une gouvernance provisoire. Le NVA et ses projets anti-migrants n’auront pas de place au sein de l’éventuel prochain gouvernement.

Enfin une bonne nouvelle, à l’image de celle qui a fait la une de la presse le temps d’une journée : un sans-papiers se conduit héroïquement, sauve la vie d’un passager du métro bruxellois, et obtient sa régularisation.

Pour les sans papiers, le temps n’a plus de sens, et entre le passé et l’avenir, on se perd facilement.

Quels souvenir les sans-papiers garderont-ils de ce passage dans une clandestinité forcée ?

En attendant que les voies d’indignations convergent, le mouvement sans-papiers continue son chemin escarpé à la recherche d’un nouveau souffle.

Anas

Bruxelles octobre 2011

(1) voir site de la Royale Aire Maroc rubrique bagages spéciaux : http://www.royalairmaroc.com/Fr/Autour_du_voyage/A_l_aeroport/Bagages_1312_1320.htm

(2) Extrait du communiqué de presse de SPBelgique annonçant le départ du polygone

(3) Extrait de « l’asile en Europe reste un mirage » : http://www.presseurop.eu/fr/content/article/830541-l-asile-en-europe-reste-un-mirage

(4) Extrait du communiqué de presse de SPBelgique de l’action du 15 Septembre 2011

source : https://spbelgique.wordpress.com/

Diffusion en direct le 4e mardi du mois de 19h à 20h et rediffusion le 2e samedi du mois de midi à 13h.

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